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Charles Bukowski ivre de vin

L'ivre

Publié par Armand Heitz le

Charles Baudelaire et Charles Bukowski partagent bien plus que des initiales. L’autorité paternelle haïe, l’amour de la musique allemande, la poésie, et un certain goût pour l’ivresse. S’il y a bien un auteur qui ait écrit sur le sujet, c’est Bukowski. Sa poésie, ses romans, sa correspondance contiennent tous quelques grammes d’alcool.

De son adolescence minable à Los Angeles il extirpe trois soleils : d’abord la révélation de l’écriture à dix ans, lorsqu’il invente de toutes pièces le compte-rendu de la visite du président Hoover, à laquelle il n’a pas eu le droit d’assister – rédaction lue par sa professeur devant toute la classe. Plus tard la découverte de vins dans la cave du père de l’un de ses camarade :

« Pourquoi est-ce qu’on ne m’en avait pas encore parlé ?
Comme si avec ça, la vie n’était pas géniale ?
Comme si avec ça, l’homme ne devenait pas parfait ? »
(in Souvenirs d’un pas grand-chose, 1982)

Citation brodée de Bukowski sur l'ivresse

Puis la littérature qui dort sur les étagères des bibliothèques californiennes : Dostoïevski l’idole, D.H. Lawrence, Tourgueniev, Sinclair, Lewis, Gorki. L’alcool et l’écriture sont très tôt deux nécessités pour lui, et ils sont liés, ils se mangent et se repaissent l’un de l’autre. Il interroge beaucoup, tout au long de sa production littéraire, ce rapport de l’un à l’autre, mais il refuse nettement la théorie selon laquelle l’ivresse donnerait du génie là où il n’y a pas de talent. Il refuse d’ailleurs de la glorifier.

« Bon dieu, mon gars, je ne voudrais surtout pas
sanctifier
tout ça, il n’y a rien de sacré dans le fait d’écrire
mais c’est la plus grande réalisation d’ivrogne que
je connaisse. »
(in Un lecteur m’écrit, mars 1991) 1

À la fin de sa vie, il semble même persuadé qu’il aurait écrit la même chose sans boire. Pourtant lorsqu’il répond à ses éditeurs :

« Merci, tout de même, pour la merveilleuse bouteille de vin pour mes 70 ans et mon anniversaire de mariage ! Comme Linda ne boit plus de vin je m’en suis bien occupé. J’ai tiré 4 superbes poèmes de cette bouteille ! »
(Lettre aux éditeurs de Moment, 6 septembre 1990)
 

Alors quoi, les bouteilles de vin contiennent-elles de la poésie ? L’inspiration se tient-elle assise au bord du goulot ? C’est un fait : on ne saura jamais ce qu’auraient été les littératures de Verlaine, d’Hemingway, de Duras – de tant d’autres - sans bouteilles. Et bien que les professeurs de français aient pathétiquement tenté de nous voiler les débordements éthyliques des grands classiques, la postérité a largement rendu justice aux éblouissements de l’ivresse.

Mais finalement, ce n’est pas vraiment éloquent, car ni vous ni moi n’arracherons jamais de chef-d’œuvre d’une bouteille, fût-elle un grand cru (enfin, persévérez, on ne sait jamais...), sinon quelques étoiles.

Citation de Bukowski au verre de vin

Penchons-nous plutôt sur cette bouteille de vin qui a fait de Bukowski un mythe littéraire, culte encore aujourd’hui. Le 22 septembre 1978, lorsqu’il arrive sur le plateau d’Apostrophes, fleuron de la culture française giscardienne, il est déjà ivre. Depuis une semaine qu’il est en France, ses éditeurs français Raphaël Sorin et Gérard Guéguan le tiennent comme un lion en cage dans une chambre d’hôtel de Saint Germain des Prés, l’abreuvant d’interviews pour la promotion de L’amour est un chien de l’enfer. Si vous avez lu Bukowski, vous savez déjà que ce n’est pas sa tasse de thé. Ce 22 septembre, il a enchaîné une séance de prises de vues, une interview pour Le Monde lestée d’une bouteille de whisky, et un dîner bien arrosé en compagnie de ses éditeurs. Il a prévu deux bouteilles de vin blanc alsacien pour la soirée, parce que la veille, Alain Pacadis l’a prévenu : « Fais très attention, parce que quand j’y suis passé, ils ont dit que je ne pouvais pas boire d’alcool avant la fin de l’émission, j’ai été obligé de ressortir pour trouver une bière. » 2

Mais, curieusement, la production (un stagiaire prévenant ?) a prévu deux bouteilles de Sancerre. Sur le plateau, tout ce qu’il déteste : une littérature toute propre, bien assise et suffisante, le docteur Ferdière, responsable des électrochocs administrés à Antonin Artaud que Bukowski adore, pas d’air, « pas la moindre parcelle de bonté » dira-t-il 3. Comment le poète pouvait-il s’échapper ?

Charles Bukowski chez Bernard Pivot dans l'emission Apostrophes

L’image a fait le tour du monde : ivre d’ennui, Bukowski buvant au goulot sur le plateau d’Apostrophes. Voilà comment, en s’échappant de cette terrible gabegie, l’américain est entré dans le cœur des Français, une bouteille à la main. Le succès ne s’est plus démenti depuis, et c’est peut-être grâce à cette image que vous connaissez son nom.

C’est fou tout ce qu’une bouteille de vin peut contenir. De la poésie, quelques étoiles, quelques fureurs, le succès... Par exemple, je me demande bien ce que renfermait de sublime cette bouteille de Pommard Clos des Poutures, millésime 2001, pour qu’en y goûtant, Armand Heitz préfère l’œnologie aux vastes étendues des océans, lui qui rêvait de devenir skipper ? Elle contenait probablement « Le feu clair qui remplit les espaces limpides » déjà cher à Baudelaire. 

 

Blandine Bacconnet

 

notes

  1. https://www.franceculture.fr/emissions/la-compagnie-des-poetes/buk-livre-de-vers
  2. L’Écho des Savanes, novembre 1978, cité dans l’article https://www.society-magazine.fr/quand-bukowski-marchait-sur-paris/
  3. Entretien accordé à Jean-François Duval en 1986

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